Abdoulaye Wade, qui passe les premières heures de ses matinées à taper
son propre nom sur Google pour voir ce que le monde a dit à sa gloire, tient Aziz Sow pour responsable de ce qui lui arrive. Plus que huit jours avant la fermeture de son festival et pas un seul périodiste dans le monde ne parle de son Fesman. Les rares journaux qui l’évoquent accompagnent leurs révélations croustillantes de vibrantes moqueries. Les blogueurs africains sont inconsolables et vilipendent ses noces ubuesques, dans un pays privé d’eau et d’électricité. Avant eux, les chefs d’Etat du monde entier se sont comme passé le mot, pour boycotter ensemble ce ballet loufoque. Il y a deux ans, ce président jurait que l’organisation du Fesman lui avait été confiée par l’Union africaine. Il y attendait de grandes personnalités du monde comme Lula da Sylva, Nicolas Sarkozy et Barack Obama, rien de moins.
De la cinquantaine de chefs d’Etat africains, il n’y a eu que trois qui ont voulu se déplacer, après moult conciliabules. La veille du lancement des activités, le jeudi 9 décembre, il a fait reporter la cérémonie dite solennelle pour, disait-il, « attendre les chefs d’Etat, qui sont au Burkina Faso et qui ont décidé de venir après ». Finalement, trois se sont présentés à sa Cour. A la journée dite « des chefs d’Etat », pendant laquelle il espérait faire étalage de toute sa science devant ses pairs africains, seuls trois chefs d’Etat étaient encore présents, offrant à plus mégalomane que lui, Muammar Khaddafi, l’occasion de transmettre aux africains un message des « rois traditionnels d’Afrique », qui l’ont sacré « roi des rois ». La parade que Wade voulait organiser, devant les chefs d’Etat du monde entier accompagnés des puissants médias de leurs pays a raté. Ce sont les badauds qu’il voulait chasser de la capitale pour faire place à ses invités de marque qui profitent maintenant des spectacles offerts à la Place de l’Obélisque. Ils ont l’occasion de voir celle que les rappeurs endimanchés et les reggae-men dreadlockés affectionnent depuis plusieurs semaines, Sindiely Wade en chair et en os. Avec son blue-jean et ses bottes de cuir au milieu de ces mélomanes surexcités, on dirait Calamity Jane plantée dans une tribu de bonobos.
Voilà ce à quoi se résume ce festival, annoncé en 2004 pour se tenir en 2006, reporté au moins trois fois dans le but d’en faire la plus grande manifestation culturelle jamais organisée en Afrique. L’échec est à la mesure des ambitions déclarées. 35 milliards de francs consentis, auxquels il faut ajouter 15 milliards trouvés in extremis et 5 autres milliards accordés par la Société générale, soit un total de 55 milliards de francs qu’il nous faudra payer. Tous les démembrements de l’Etat ont été mobilisés. Un ministre Délégué général au Fesman et un ministre d’Etat chargé du Fesman ont été nommés, du jamais vu dans une République, sans compter la désignation tardive d’un ministre de la Diaspora, lui aussi attaché aux soins de Sindiely Wade. Le tout s’est révélé un fiasco qui donne de mon pays une très mauvaise image, mais je ne suis pas malheureux. Il fallait bien que pareille chose arrive à Abdoulaye Wade et qu’il paie devant le monde entier, l’injure qu’il nous fait tous les jours, en vantant le génie propre à ses enfants.
Mardi, les organisateurs ont à leur tour trouvé en Mamadou Koumé, chargé de la communication du Fesman, leur tête de turc et l’ont privé de nourriture. Mais il ne fait aucun doute qu’il s’agit avant tout de l’échec de ce que Wycleaf Jean a nommé « the Wade family ». Le Sénégal n’a rien à voir avec cette manifestation grandiloquente. C’est Abdoulaye Wade, son hymne, sa femme, son fils et sa fille qui ont raté leur propre mise en scène. Les dizaines de milliards investis, les six années passées à préparer cet évènement et l’état d’impréparation dans lequel ils ont été trouvés émeuvent les observateurs du monde entier. Finalement, ce Fesman a été une véritable faute de goût.
Abdoulaye Wade est seul capable de raconter le phénomène humain qu’il est. Malgré le boycott de son Fesman et les nombreuses récriminations qu’il essuie jusques et y compris dans son gouvernement, il continue de penser que les chefs d’Etat africains se sont ligués contre lui parce qu’ils sont jaloux de son talent. Il est là à contempler son ombre, inventeur de sa propre renommée. Ceux qui auraient pu le tirer de cet entêtement destructeur ne font rien pour l’aider. Interpellé à l’émission Sol Majeur de Radio France sur caractère stalinien du monument de la renaissance, Pierre Goudiaby Atepa, qui se présente comme l’architecte-conseil du chef de l’Etat n’a fait aucun effort pour se défendre : « Oui, on peut dire que la statue a quelque chose de stalinien, so what ! », pour faire « english ». Atepa s’est présenté lui-même au cours de cette émission comme « le dernier pharaon ».
Wade se contemple et se congratule, coupé et décalé du réel. Le preux politicien qui aimait les bains de foule, les contacts directs avec les populations, s’est enfermé dans une prison volontaire, raréfiant les audiences, se contentant des rapports trompeurs que lui font ses affidés. Ses discours sont d’un rendu de plus en plus bref, ses audiences écourtées ou reportées sans délai. Tous ceux qui vont lui rendre visite sont soumis aux fouilles corporelles et aux détecteurs de métaux, tous soupçonnés de lui vouloir du mal. Il ne va jamais rendre visite aux populations des zones inondées, aux paysans soumis tous les ans à des programmes agricoles différents ou aux soldats qui se battent sans moyen en Casamance, mais il est capable de traverser l’atlantique pour aller voir un film de deux heures accompagné de sa Cour.
Ses courtisans zélés n’y voient aucun inconvénient. Le génie de Kébémer est doté d’un puissant cerveau capable de saisir à distance, les réalités les plus complexes. C’est ce qui lui fait nommer dans un même gouvernement, un ministre des Affaires étrangères, un ministre des Sénégalais de l’extérieur et un ministre de la Diaspora. S’il fait des sorties de plus en plus rares, rien d’inquiétant à cela. Il a les yeux rivés sur les dossiers brûlants de l’Afrique et du monde, qui l’occupent de neuf heures à deux heures du matin. Il serait sur le point de nous révéler ce que sera l’Afrique en 2011 et le gouvernement continental qu’il se prépare à mettre en place. Au lieu d’inquiéter son monde, ses longues disparitions suivies d’apparitions de plus en plus rares alimentent la légende et le culte. Son Dieu l’aurait doté de capacités hors du commun. Depuis plusieurs semaines, la télévision nationale fait défiler des images datant de 2002, le montrant à la Mecque dans toute sa fraîcheur physique. On laisse défiler les images sans commentaire, pour que le téléspectateur devine qu’il s’agit d’une course à pied récente et qu’il peut être rassuré par l’état de santé de son guide éclairé. Abdoulaye Wade assure lui-même que tous ses grands-parents ont vécu plus de 120 ans. Même s’il convainc difficilement, puisque ses frères et sœurs sont tous morts avant d’avoir l’âge qu’il a, il se croit capable de faire plier la nature sur ce point. Il n’y a aucun mal à le ramener à la réalité.
SJD
jeudi 23 décembre 2010
vendredi 17 décembre 2010
Le festival du César nègre
« Ce n’est pas à l’écorce qu’on reconnaît le fruit,
mais en y plantant les dents »
José SARAMAGO
C’est une énorme prouesse que de réunir les Noirs du monde entier pour papoter sur leur apport à la civilisation, parler de Renaissance africaine, sans évoquer un homme qui a consacré toute sa vie à cette cause, je veux parler de Cheikh Anta Diop. Ce à quoi se refuse Abdoulaye Wade jusqu’à l’obstination. Les grands intellectuels qui se sont laissé embarquer dans ce folklore grandiloquent qu’on appelle Fesman vont trouver cette chose étrange. Mais, je l’imagine bien, l’illustre savant de Cëytu aussi. Seul dans sa tombe, il doit se sentir embarrassé par son contemporain. Car personne ne connaît les raisons de ce mépris. Toute sa vie durant, au carrefour de l’histoire, l’anthropologie, la physique et la chimie, Cheikh Anta Diop s’est battu contre les préjugés racistes développés par l’historiographie coloniale. Sa pluridisciplinarité, il ne la proclamait pas, il la mettait au service du continent africain. Il est le premier homme noir à expliquer de la manière la plus évidente possible que non seulement l’Afrique est le berceau de l’humanité, mais que l’Egypte ancienne, présentée comme le modèle de civilisation le plus achevé de l’histoire de l’humanité, était nègre ou l’avait été. Cet homme de science émérite a surtout jeté les bases scientifiques de l’unité africaine, en démontrant par la linguistique et les pratiques culturelles, la parenté historique entre le sénégalais et son frère qui vit à l’autre front oriental du continent, en Ethiopie. Dès 1947, il s’est engagé dans le combat pour la création d’un Etat fédéral africain, à travers le concept de « renaissance africaine ». Son ouvrage L'unité culturelle de l'Afrique noire a été publié en 1959, un an avant la soutenance de sa thèse, au moment où la plupart des Etats africains accédaient à la souveraineté internationale. Rentré à Dakar la même année, il a mis en place le premier laboratoire africain de datation des fossiles archéologiques au radiocarbone. Abdoulaye Wade, on l’oublie assez souvent, a été son camarade d’université à la Sorbonne, mais aussi son camarade de parti, au milieu des années 60. Son silence s’en trouve non seulement injustifié, mais troublant. Quand Abdou Diouf a baptisé l’université et l’avenue adjacente du nom de cet illustre africain, Abdoulaye Wade avait jugé que c’était « trop ».
Senghor, qu’il cite abondamment à côté de Nkrumah sans jamais rien comprendre de son « consciencisme », restera pour moi le plus grand traître à la cause Noire. J’ai revu cette semaine une video de l’Ina dans laquelle, interrogé par la télévision française sur les relations entre la France et ses anciennes colonies, le poète explique tranquillement au journaliste que « c’est vous les blancs qui nous avez appris la logique ». C’est le même qui a doctement enseigné à ses pauvres camarades africains que « l’émotion est Nègre, la raison Hélène », reprenant les thèses racistes et européocentristes de Lucien Levy Brühl. Le président Senghor avait tout fait pour écarter Cheikh Anta Diop des universités, pour la raison que voici : l’historien aurait eu la mention assez-bien, ce qui était insuffisant aux yeux du poète-président, pour enseigner dans les universités. Alors que tous les hommes honnêtes savaient que s’il n’a pas obtenu la mention Honorable, malgré l’importance de ses recherches et les conclusions importantes auxquelles il était parvenu, c’est parce que ses thèses dérangeaient toutes les idées préconçues de son époque sur l’Afrique. Cheikh Anta Diop n’a obtenu le titre de professeur que 21 ans après avoir défendu sa thèse de doctorat. Mais Senghor n’était pas dévoré par cet instinct de jalousie grégaire qui habite Abdoulaye Wade. Lors du premier Festival mondial des Arts Nègres de 1966, devant d’éminents intellectuels venus du monde entier, Cheikh Anta a été sacré « auteur africain qui a exercé le plus d'influence sur le 20ème siècle ». Ce n’était pas une consécration, c’était une simple constatation. Malgré son isolement politique et intellectuel, l’auteur de Nations nègres et culture était déjà enseigné dans les plus grandes universités du monde et ses thèses défendues par les plus grands intellectuels du monde. D’éminents chercheurs comme Theophile Obenga, Pathé Diagne et Djibril Samb lui ont consacré des écrits. Je pense surtout à l’un des les plus récents, mais qui nous révèle à quel point la démarche d’Abdoulaye Wade est frappée de méchanceté et de malhonnêteté, c’est le livre de Doué Gnonsoa, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga : Combat pour la Re-naissance africaine, paru en 2003. J’aurais pu citer l’ouvrage de Jean-Marc Ela Cheikh Anta Diop ou l'Honneur de penser, paru en 1989. Laisser un trou béant sur l’œuvre de cet homme pour le vouer à l’oubli est un crime.
Cheikh Anta Diop nous a permis de savoir que sur cette terre appelée Afrique, l’homme s’est mis debout pour la première fois et a érigé l’une des plus brillantes civilisations de l’histoire de l’humanité. Mais il nous a surtout permis de comprendre le procédé par lequel nous avons perdu cette supériorité technique et intellectuelle, à partir de la fin du 15ème siècle. Mon ancêtre noir qui embarquait dans les cales des Négriers était occupé à une seule chose, sa libération. Mais il n’avait pas une idée précise des forces qui étaient en jeu. Cheikh Anta Diop nous a permis d’en comprendre le mécanisme. Le capitalisme naissant, poussé par le besoin de débouchés, a brisé son isolement régional, pour asseoir les bases d’un trafic humain et marchand universel, que nous appelons aujourd’hui mondialisation. Or, la pire des aliénations mentales, c’est que les pays dits « développés » continuent de donner à nos pays dits « sous-développés » l’image de leur développement futur. C’est ce qui nous fait toujours penser notre développement en termes de progrès technique, dans le domaine des sciences, des arts et de la culture. Or, j’ai toujours soutenu que le plus grand des progrès que les sociétés humaines aient accompli est immatériel. C’est l’ensemble des valeurs de démocratie, de justice sociale sur lesquelles doit se fonder tout progrès matériel. Tous ceux qui se sont battus, depuis l’institution de l’esclavage jusqu’aux combats contre la ségrégation raciale en Amérique du Nord et en Afrique du Sud l’ont fait au nom de valeurs qui n’ont rien de matériel. Ce sont des valeurs morales de justice et d’égalité. En réalité, toutes les civilisations sont mortelles et celle européenne n’en fera pas exception. Elle est déjà à l’agonie.
La question qui doit nous occuper n’est donc pas de savoir si nous avons eu une vie antérieure meilleure et dans quelles conditions nous sommes morts en tant que civilisation, mais dans quel monde nous renaissons et de quels moyens nous disposons pour le rendre plus humain. A y voir de près, les conditions de notre asservissement sont toujours là. La mondialisation, nouvelle appellation de la bourgeoisie internationale, a cassé les barrières des nations et livré les plus faibles aux plus forts de ce monde. Abdoulaye Wade sert à la fois les mêmes intérêts et la même idéologie. Il construit des routes pour offrir des débouchés au capitalisme sauvage, vend les terres de nos ancêtres aux plus fortunés, transforme nos cultivateurs en ouvriers agricoles, offre aux riches ce qu’il prend aux pauvres. La renaissance africaine qu’il défend est celle d’une poignée de célébrités noires avec lesquelles il aime fricoter et pour lesquelles il est prêt à dépenser sans compter. Tous les soirs, des hommes transportés, logés et nourris aux frais du contribuable s’entichent dans les suites, se retrouvent dans les soirées mondaines et les dîners de gala, pendant qu’à l’autre bout de la presqu’île du Cap-Vert, des millions d’individus croupissent dans la misère.
Il y a sur ce point, deux enseignements qu’il nous faut tirer de Cheikh Anta Diop et de Nelson Mandela, un autre illustre africain qu’Abdoulaye Wade ne cite jamais, deux notions qui se côtoient mais ne s’excluent pas, l’africanité et l’universalité. Nous tous qui sommes des hommes noirs, en Afrique et ailleurs, sommes confrontés aux mêmes logiques dominatrices qui empêchent notre épanouissement. C’est donc par la conscience que nous devons être solidaires de ce même combat que nous vaincrons. Sur ce point, je ne fais que reprendre à mon compte, une belle analyse de Trotsky. A une échelle plus petite, c’est que nous voulons expérimenter, en organisant le 18 décembre prochain, des manifestations synchronisées dans toutes les grandes capitales du monde. Si nous devons renaître, nous ne le serons pas en tant que sujets du roi Abdoulaye Wade.
SJD
mais en y plantant les dents »
José SARAMAGO
C’est une énorme prouesse que de réunir les Noirs du monde entier pour papoter sur leur apport à la civilisation, parler de Renaissance africaine, sans évoquer un homme qui a consacré toute sa vie à cette cause, je veux parler de Cheikh Anta Diop. Ce à quoi se refuse Abdoulaye Wade jusqu’à l’obstination. Les grands intellectuels qui se sont laissé embarquer dans ce folklore grandiloquent qu’on appelle Fesman vont trouver cette chose étrange. Mais, je l’imagine bien, l’illustre savant de Cëytu aussi. Seul dans sa tombe, il doit se sentir embarrassé par son contemporain. Car personne ne connaît les raisons de ce mépris. Toute sa vie durant, au carrefour de l’histoire, l’anthropologie, la physique et la chimie, Cheikh Anta Diop s’est battu contre les préjugés racistes développés par l’historiographie coloniale. Sa pluridisciplinarité, il ne la proclamait pas, il la mettait au service du continent africain. Il est le premier homme noir à expliquer de la manière la plus évidente possible que non seulement l’Afrique est le berceau de l’humanité, mais que l’Egypte ancienne, présentée comme le modèle de civilisation le plus achevé de l’histoire de l’humanité, était nègre ou l’avait été. Cet homme de science émérite a surtout jeté les bases scientifiques de l’unité africaine, en démontrant par la linguistique et les pratiques culturelles, la parenté historique entre le sénégalais et son frère qui vit à l’autre front oriental du continent, en Ethiopie. Dès 1947, il s’est engagé dans le combat pour la création d’un Etat fédéral africain, à travers le concept de « renaissance africaine ». Son ouvrage L'unité culturelle de l'Afrique noire a été publié en 1959, un an avant la soutenance de sa thèse, au moment où la plupart des Etats africains accédaient à la souveraineté internationale. Rentré à Dakar la même année, il a mis en place le premier laboratoire africain de datation des fossiles archéologiques au radiocarbone. Abdoulaye Wade, on l’oublie assez souvent, a été son camarade d’université à la Sorbonne, mais aussi son camarade de parti, au milieu des années 60. Son silence s’en trouve non seulement injustifié, mais troublant. Quand Abdou Diouf a baptisé l’université et l’avenue adjacente du nom de cet illustre africain, Abdoulaye Wade avait jugé que c’était « trop ».
Senghor, qu’il cite abondamment à côté de Nkrumah sans jamais rien comprendre de son « consciencisme », restera pour moi le plus grand traître à la cause Noire. J’ai revu cette semaine une video de l’Ina dans laquelle, interrogé par la télévision française sur les relations entre la France et ses anciennes colonies, le poète explique tranquillement au journaliste que « c’est vous les blancs qui nous avez appris la logique ». C’est le même qui a doctement enseigné à ses pauvres camarades africains que « l’émotion est Nègre, la raison Hélène », reprenant les thèses racistes et européocentristes de Lucien Levy Brühl. Le président Senghor avait tout fait pour écarter Cheikh Anta Diop des universités, pour la raison que voici : l’historien aurait eu la mention assez-bien, ce qui était insuffisant aux yeux du poète-président, pour enseigner dans les universités. Alors que tous les hommes honnêtes savaient que s’il n’a pas obtenu la mention Honorable, malgré l’importance de ses recherches et les conclusions importantes auxquelles il était parvenu, c’est parce que ses thèses dérangeaient toutes les idées préconçues de son époque sur l’Afrique. Cheikh Anta Diop n’a obtenu le titre de professeur que 21 ans après avoir défendu sa thèse de doctorat. Mais Senghor n’était pas dévoré par cet instinct de jalousie grégaire qui habite Abdoulaye Wade. Lors du premier Festival mondial des Arts Nègres de 1966, devant d’éminents intellectuels venus du monde entier, Cheikh Anta a été sacré « auteur africain qui a exercé le plus d'influence sur le 20ème siècle ». Ce n’était pas une consécration, c’était une simple constatation. Malgré son isolement politique et intellectuel, l’auteur de Nations nègres et culture était déjà enseigné dans les plus grandes universités du monde et ses thèses défendues par les plus grands intellectuels du monde. D’éminents chercheurs comme Theophile Obenga, Pathé Diagne et Djibril Samb lui ont consacré des écrits. Je pense surtout à l’un des les plus récents, mais qui nous révèle à quel point la démarche d’Abdoulaye Wade est frappée de méchanceté et de malhonnêteté, c’est le livre de Doué Gnonsoa, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga : Combat pour la Re-naissance africaine, paru en 2003. J’aurais pu citer l’ouvrage de Jean-Marc Ela Cheikh Anta Diop ou l'Honneur de penser, paru en 1989. Laisser un trou béant sur l’œuvre de cet homme pour le vouer à l’oubli est un crime.
Cheikh Anta Diop nous a permis de savoir que sur cette terre appelée Afrique, l’homme s’est mis debout pour la première fois et a érigé l’une des plus brillantes civilisations de l’histoire de l’humanité. Mais il nous a surtout permis de comprendre le procédé par lequel nous avons perdu cette supériorité technique et intellectuelle, à partir de la fin du 15ème siècle. Mon ancêtre noir qui embarquait dans les cales des Négriers était occupé à une seule chose, sa libération. Mais il n’avait pas une idée précise des forces qui étaient en jeu. Cheikh Anta Diop nous a permis d’en comprendre le mécanisme. Le capitalisme naissant, poussé par le besoin de débouchés, a brisé son isolement régional, pour asseoir les bases d’un trafic humain et marchand universel, que nous appelons aujourd’hui mondialisation. Or, la pire des aliénations mentales, c’est que les pays dits « développés » continuent de donner à nos pays dits « sous-développés » l’image de leur développement futur. C’est ce qui nous fait toujours penser notre développement en termes de progrès technique, dans le domaine des sciences, des arts et de la culture. Or, j’ai toujours soutenu que le plus grand des progrès que les sociétés humaines aient accompli est immatériel. C’est l’ensemble des valeurs de démocratie, de justice sociale sur lesquelles doit se fonder tout progrès matériel. Tous ceux qui se sont battus, depuis l’institution de l’esclavage jusqu’aux combats contre la ségrégation raciale en Amérique du Nord et en Afrique du Sud l’ont fait au nom de valeurs qui n’ont rien de matériel. Ce sont des valeurs morales de justice et d’égalité. En réalité, toutes les civilisations sont mortelles et celle européenne n’en fera pas exception. Elle est déjà à l’agonie.
La question qui doit nous occuper n’est donc pas de savoir si nous avons eu une vie antérieure meilleure et dans quelles conditions nous sommes morts en tant que civilisation, mais dans quel monde nous renaissons et de quels moyens nous disposons pour le rendre plus humain. A y voir de près, les conditions de notre asservissement sont toujours là. La mondialisation, nouvelle appellation de la bourgeoisie internationale, a cassé les barrières des nations et livré les plus faibles aux plus forts de ce monde. Abdoulaye Wade sert à la fois les mêmes intérêts et la même idéologie. Il construit des routes pour offrir des débouchés au capitalisme sauvage, vend les terres de nos ancêtres aux plus fortunés, transforme nos cultivateurs en ouvriers agricoles, offre aux riches ce qu’il prend aux pauvres. La renaissance africaine qu’il défend est celle d’une poignée de célébrités noires avec lesquelles il aime fricoter et pour lesquelles il est prêt à dépenser sans compter. Tous les soirs, des hommes transportés, logés et nourris aux frais du contribuable s’entichent dans les suites, se retrouvent dans les soirées mondaines et les dîners de gala, pendant qu’à l’autre bout de la presqu’île du Cap-Vert, des millions d’individus croupissent dans la misère.
Il y a sur ce point, deux enseignements qu’il nous faut tirer de Cheikh Anta Diop et de Nelson Mandela, un autre illustre africain qu’Abdoulaye Wade ne cite jamais, deux notions qui se côtoient mais ne s’excluent pas, l’africanité et l’universalité. Nous tous qui sommes des hommes noirs, en Afrique et ailleurs, sommes confrontés aux mêmes logiques dominatrices qui empêchent notre épanouissement. C’est donc par la conscience que nous devons être solidaires de ce même combat que nous vaincrons. Sur ce point, je ne fais que reprendre à mon compte, une belle analyse de Trotsky. A une échelle plus petite, c’est que nous voulons expérimenter, en organisant le 18 décembre prochain, des manifestations synchronisées dans toutes les grandes capitales du monde. Si nous devons renaître, nous ne le serons pas en tant que sujets du roi Abdoulaye Wade.
SJD
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